MaMA Festival 2023 – La place des femmes/non binaires dans l’industrie musicale – Partie 1 avec Gaumar, Ysé et Charlie

Pendant le MaMA Festival édition 2023, je suis allée à la rencontre de 6 artistes féminines pour échanger sur la place des femmes dans l’industrie musicale. Découvrez la première partie avec Gaumar, Ysé et Charlie.

Lise : Hello, dans un premier temps, pouvez-vous vous présenter ?

Gaumar : Moi c’est Gaumar, je suis une artiste parisienne et je fais de la pop variété française. Je suis signée chez Livenation, sur la partie édition La belle Étourine. C’est mon tourneur pour mes spectacles et mon label. Tout est centralisé, donc c’est super. En ce moment, je prépare mon deuxième album pour une sortie en 2024 !

Ysé : Je m’appelle Yse, je suis une autrice, compositrice, interprète de chansons pop en français.

Charlie : Moi c’est Charlie, j’ai vingt-quatre ans, je viens de Normandie, de Bayeux plus précisément et ça fait quelques années que je vis à Paris. Je fais de la musique française folk, j’écris mes chansons et j’ai sorti mon premier EP en 2022. Je suis signée par Jean-Rachid qui est le producteur de Grand Corps Malade, ainsi que par le label Jo & Co. Je suis bien entourée !

J’ai également fait un duo avec Joseph Kamel et j’ai fait environ quarante premières parties de Zenith avec Grand Corps Malade. C’est ce qui fait qu’au fur et à mesure les gens ont commencé à me suivre. 

 « Je me suis rendue compte qu’on m’a beaucoup infantilisée et fait en sorte que je ne sois pas autonome sur plein de sujets. »

Gaumar

Lise : Quelle est votre safe place ? L’endroit où vous vous sentez bien et en sécurité ?

Gaumar : Moi, c’est la scène, vraiment ! Ça fait un an que je n’en n’avais pas fait, parce que j’ai décidé de partir en studio pendant ce temps-là. Je ne savais plus où j’en étais avec ma DA, j’ai voulu tout repenser, j’ai fait une énorme pause sur les réseaux… Je me suis rendue compte à quel point ça m’avait manqué lorsque je suis remontée sur scène au Bataclan ; J’ai fait la première partie de Walk off the earth, c’est un groupe Canadien qui défonce, c’était trop bien ! Et à partir du moment où j’ai remis les pieds sur scène, je me suis dit que ça m’avait trop manqué, et que c’est l’endroit où je me sens le mieux, l’endroit où j’ai l’impression que je peux être la plus libre, dire ce que je veux, raconter ce que je veux… C’est ma chambre à moi ! Je sais que je suis à ma place quand je suis sur scène, ce sera toujours ma safe place !

Ysé : Ah, mais chez moi ! Je suis tellement bien dans mon appartement, que des fois, je ne sors pas pendant trois jours, et ça me va.

Charlie : Là où je me sens le mieux, c’est dans la nature, peu importe où c’est. J’aime me ressourcer ailleurs qu’à Paris, je rentre souvent chez mes parents en Normandie, je fais des petits week-ends à droite à gauche… Ça m’aide également à m’inspirer.

Lise : Quelles sont les difficultés ou les freins que vous avez rencontrés en tant que femmes dans le monde de la musique ?

Gaumar : Ouh !Il y en a eu beaucoup (rire). Je chante depuis que je suis petite, mais j’ai commencé à me professionnaliser quand j’avais dix-neuf/vingt ans. J’en ai vingt-huit maintenant, et c’est vrai qu’à l’époque où j’ai commencé, il n’y avait pas encore eu tout le mouvement #metoo.

.Je me suis rendue compte qu’on m’a beaucoup infantilisée et fait en sorte que je ne sois pas autonome sur plein de sujets. Sauf qu’avec du recul, tu te dis que tu aurais pu être autonome et apprendre à faire plein de choses. Par exemple, je suis une quiche en MAO. Sur les productions, je compose beaucoup à la guitare et au piano, mais sur les MAO, je suis incapable de faire une prod. Pourquoi ? Parce que ce sont toujours des mecs qui l’ont fait à ma place. C’est pareil pour les trucs techniques. 

Maintenant, ça va beaucoup mieux, mais au début, j’arrivais en concert, à part brancher un micro, je ne savais pas comment se faisait le reste, parce que tout le monde faisait à ma place. Depuis, avec la libération de la parole, c’est beaucoup moins le cas, mais j’essaie toujours de faire attention.

Ysé : Aujourd’hui, j’ai vingt-cinq ans, mais j’ai commencé la musique hyper tôt vers quinze, seize ans. J’avais un projet avec des chansons grâce auxquelles j’ai commencé à faire de la scène, et je me suis retrouvée confronté à des remarques dès cet âge-là ; je pense à la fois parce que j’étais jeune, mais aussi parce que j’étais une nana, donc, implicitement, pour les autres, je ne pouvais pas m’y connaître techniquement ou je ne pouvais pas brancher ma guitare seule.
Sans balancer de noms, il y avait aussi, de la part de directeurs de labels, des propos très déplacés et maxi sexistes. Le jeunisme, c’est aussi un sujet, surtout dans ce milieu-là où l’idée, c’est que passé 30 ans tu n’es plus rien, ce n’est même plus la peine de faire d’album… Alors que c’est faux, heureusement qu’il y a des filles qui se démerdent et qui prouvent le contraire ! On a des choses à dire passé 30 ans, voire même plus (rire). Ce que j’écris maintenant, par rapport à quand j’avais quinze ans, est bien plus intéressant, c’est un peu plus deep (rire).

Charlie : Je n’ai pas eu l’impression d’avoir des problèmes en tant que femme. En fait, je suis quelqu’un qui est assez garçon manqué et je pense que j’ai un caractère qui fait que je n’ai jamais vraiment eu de problème. Quand ça ne va pas, je le dis, quand je n’aime pas, je le dis, quand j’aime bien, je le dis… Je suis très franche, je dis ce que je veux ou ce que je ne veux pas, donc je n’ai jamais vraiment rencontré de difficultés par rapport à tout ça.

Lise : En 2023, les femmes sont encore minoritaires dans cette industrie : 16 % dans la direction musicale et 7 % dans la composition. Qu’en pensez vous ?

Gaumar : Je pense qu’il y en a plein qui se cachent (rire). Je parle avec beaucoup d’artistes féminines et des nanas qui composent chez elles, dans leur chambre, qui n’osent pas envoyer leur prod ou qui demandent souvent leur avis à des hommes.

Ça évolue doucement, mais c’est positif. Il y en a beaucoup plus qu’avant. Quand on regarde les têtes d’affiche programmées dans les grands festivals, c’est de plus en plus des femmes. Ce n’est pas encore fou, mais c’est notable.

Ysé : Ces chiffres sont alarmants. Ce sont des chiffres qui ne bougent pas depuis une dizaine d’années. Ça me paraît dingue. J’essayais de me demander, quand on est soi-même autrice, compositrice, interprète, ce qu’on pourrait aussi faire pour donner envie aux femmes. Ça m’arrive d’intervenir dans des écoles, ou parfois, pour des masterclass, je reviens dans les conservatoires dans lesquels j’ai étudié. À mon humble échelle, j’essaie de présenter et de représenter mon milieu.
Par contre, les filles n’ont pas du tout confiance en elles. J’aimerais beaucoup collaborer avec davantage de femmes. Heureusement, les choses bougent : on voit beaucoup plus de femmes en technique, il y a des mouvements comme More Women on stage, beaucoup de solidarité entre nanas, entre musiciennes femmes. Il y a un truc cool qui se passe !
Après, je pense que c’est un problème d’éducation de base. Le problème n’est pas seulement dans le milieu de la musique.

Charlie : Ça me paraît fou, parce que j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de femmes, justement, qui créent des projets. J’ai fait des études de chargé de production et on était beaucoup de femmes aussi à faire ça, donc ça me paraît dingue. Je n’en reviens pas ! Mais je pense que ça évolue de plus en plus, ça progresse, mais doucement.

« Là où je me sens le mieux, c’est dans la nature, peu importe où c’est. J’aime me ressourcer ailleurs qu’à Paris, je rentre souvent chez mes parents en Normandie, je fais des petits week-ends à droite à gauche… Ça m’aide également à m’inspirer. »

Charlie

Lise : J’ai regardé la programmation du Helfest et il n’y a quasiment aucune femme…

Gaumar : Oui, malheureusement, dans le métal, c’est encore compliqué.

Ysé : Il y a eu les Grandma’s Ashes, mais qui n’étaient pas prévues à la base, elles ont fait un remplacement… C’est vrai que le pourcentage est infime, j’espère que ça va changer.

Lise : Est-ce que vous avez déjà eu droit à des remarques sexistes ? Est-ce que ça vous a découragées ?

Gaumar : Ça ne m’a jamais découragé, ça m’a plutôt donné la niaque. C’était des remarques et jugements sur ma façon de chanter, sur ma façon de m’habiller… Je ne suis pas quelqu’un d’hyper féminine, je suis un peu garçon manqué.
Encore une fois, ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais quand j’ai commencé, c’était vraiment le discours de “tu ne pourrais pas être un peu plus sérieuse, porter des jupes, parce que l’image, c’est hyper important…”, mais après ils ont vite compris le personnage (rire). Maintenant, j’ai une styliste qui est géniale et qui a complètement compris le côté un peu loose, garçon manqué, un peu urbain. Elle est hyper badass, et je repense à un shooting photo la dernière fois, pendant lequel elle n’a pas non plus hésité à dire ce qu’elle pense. Elle est géniale, je suis trop contente de bosser avec elle, parce qu’elle a compris qu’il fallait que je sois à l’aise et que l’important, c’est qu’un artiste se sente bien dans ses fringues. C’est aussi ce qui te représente.

C’est la deuxième femme de la team et c’est génial. Elle s’appelle Yasmine Akkaz, c’est une styliste qui a bossé avec Kery James, Gaël Faye… Elle fait beaucoup de rap urbain à la base, et c’est le premier projet vraiment variété qu’elle fait, donc c’est intéressant pour elle aussi, c’est un challenge. Elle est géniale !

Ysé : Oui, j’en ai reçu. J’ai déjà fait face à des propos très compliqués. Cependant, je trouve que, quand même, dans beaucoup de structures, ça évolue. Quand un gars fait une remarque déplacée ou a un comportement compliqué, j’ai l’impression qu’on n’est plus seules face à cette violence-là. Des chartes ont été signées par toutes les salles de France, tous les lieux de diffusion, sur le harcèlement et les agressions sexistes et sexuelles. Après, est-ce que c’est vraiment imprimé dans les mœurs ? Non. Mais c’est un début, il faut bien commencer quelque part. Il y a quand même de plus en plus de nanas, donc ça rééquilibre un peu les dynamiques dans les tournées, ça fait du bien à tout le monde.

Charlie : Non, je n’ai pas ressenti ça. Après, j’ai un style un peu particulier… Mais je me sens chanceuse de ne pas avoir eu affaire à ça !

Lise : Et de votre expérience, quels seraient les tips que vous donneriez pour s’imposer face à aux hommes ?

Gaumar : Je pense que des fois, il faut bluffer. La confiance en soi, c’est vraiment : “Fake it until you make it”, je crois vachement à ça. J’ai l’impression que quand t’es dans un mood où tu montres que t’as confiance en toi, même si tu bluffes un peu ou si tu es dans un jour sans, il y a un truc qui se ressent dans la pièce pour les gens avec qui tu es, et ils t’écoutent beaucoup plus. Au début, je ne le faisais pas du tout, je m’effaçais énormément, mais du coup, forcément, quand t’es en mode : “je suis là, je suis dans la pièce, je suis présente, écoutez ce que j’ai à dire, et puis, c’est quand même ma musique !”, on voit la différence. 

Mais je tiens à dire qu’avec mon équipe actuelle ça se passe super bien, je suis hyper libre, ils sont vraiment incroyables. C’est une équipe jeune et très familiale, et puis on s’entraide, on grandit ensemble, on fait les projets ensemble. J’ai toujours été hyper libre de dire ce que je voulais, de chanter ce que je voulais. Ça se passe très bien.

Ysé : Franchement, avec le temps, j’ai l’impression que je suis devenue plus “réac”, mais dans le bon sens. De manière générale, mon rapport aux hommes n’est pas évident, je me sens souvent très agressée, et avant, c’était un truc que j’intériorisais énormément, donc je n’étais pas bien. J’avais peur de m’exprimer face à des hommes, je n’osais pas trop l’ouvrir,  mais ça évolue avec l’âge. Aujourd’hui j’arrive plus facilement à dire : “stop, tu me fais chier”. 

Sinon, il faut en parler aux équipes, essayer de faire remonter les informations quand c’est possible, prévenir. Parfois, il suffit aussi de discuter avec le principal intéressé, et souvent, le mec s’excuse en plus. Les mecs ne se rendent pas toujours compte des choses, ils s’imaginent que ce n’est pas grave.
Il y a encore plein de situations dans lesquelles je n’arrive pas à m’exprimer.Le seul vrai tips serait d’arriver à en parler, et je sais que ce n’est pas toujours évident : t’as peur de crier, t’as peur d’être chiante, mais t’as le droit de vouloir te sentir bien dans ton lieu de travail, c’est la base. Ça ne serait pas ok dans un bureau donc pourquoi sur scène ?

Charlie : Je pense qu’il ne faut pas se dire : “On est une femme, on est un homme”… Il faut juste défendre son projet en tant que personne ! Il ne faut pas se rabaisser parce qu’on est une femme et qu’on a un homme devant soi. Je parle de la même façon à une femme qu’à un homme.

« Heureusement, les choses bougent : on voit beaucoup plus de femmes en technique, il y a des mouvements comme More Women on stage, beaucoup de solidarité entre nanas, entre musiciennes femmes. Il y a un truc cool qui se passe ! »

Ysé

Lise : Quels sont vos projets pour la suite ?

Gaumar : Mon prochain single s’intitule “Super normal”, il prône vraiment le fait de profiter de l’instant présent et de la vie. En fait, ça raconte une journée qui est complètement banale et que je transforme en mode super-héros. Il est sorti fin novembre, et ensuite, on retrouvera mon deuxième album qui sort en 2024.

Ysé : En ce moment, je suis en tournée pour défendre mon EP dans toute la France et pendant toute l’année 2024 encore.

Charlie : En ce moment je travaille sur de nouvelles chansons, donc un deuxième EP sortira bientôt ! 

Ecrit par Thibaut Ebert

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