MaMA Festival 2023 – La place des femmes/non binaires dans l’industrie musicale – Partie 2 avec Sierra, Maddy Street et Alice et Moi

Pendant le MaMA Festival édition 2023, je suis allée à la rencontre de 6 artistes féminines et non binaires pour échanger sur leur place dans l’industrie musicale. Découvrez la deuxième partie avec Sierra, Maddy Street et Alice et Moi.

Lise : Hello, dans un premier temps, pouvez-vous vous présenter ?

Sierra : Je m’appelle Sierra, je fais de la Darkwave et je viens de Paris.

Maddy Street : Je m’appelle Maddy Street, mon pronom, c’est iel et je suis un une chanteur·euse franco-britannique de 25 ans. Je fais de la pop-rock rap, c’est de la pop très hybride.

Alice et Moi : Je fais de la pop française.

Lise : Quelle est votre safe place ? L’endroit où vous vous sentez bien et en sécurité ?

Sierra : Je me sens globalement partout en sécurité maintenant, rares sont les fois où je ne me sens pas très bien. J’ai eu l’opportunité de vivre dans d’autres pays, où là, effectivement, j’ai pu sentir que je n’étais pas forcément à l’aise. J’ai vécu au Mexique, par exemple, et je ne m’y suis jamais senti en sécurité, donc quand tu rentres en France ensuite, tu te dis : “Bon bah, en fait, je m’y sens plutôt bien”.

Maddy Street : Je dirais à l’appartement de ma copine parce que c’est la première personne à qui j’ai fait mon coming out non binaire notamment et qui malgré ça a continué de m’aimer, me soutenir dans ce que je fais. Je sais que l’endroit où je peux me poser est tranquille, c’est quand je suis chez elle.

Alice et Moi : Ma vraie safe place, c’est dans ma chambre, encore plus que dans la cuisine, le salon, la salle de bain… J’adore être posée sur mon lit, c’est comme ça que tout a commencé pour moi, quand j’étais jeune. Je passais beaucoup de temps seule dans ma chambre, à jouer, imaginer des choses, à écrire, à rêver d’une autre vie. Donc, encore aujourd’hui, c’est ma safe place.

 « Pour la Pride, j’ai mis une photo de moi avec un drapeau LGBT, parce que ça me semblait important et il y a quelqu’un qui m’a envoyé un message disant qu’il était déçu de moi, parce que ma musique n’était pas faite pour défendre les droits LGBT. «

Sierra

Lise : Quelles sont les difficultés ou les freins que vous avez rencontrés en tant que femmes/personnes non-binaire dans le monde de la musique ?

Sierra : Personnellement, je n’ai jamais senti qu’il y avait une différence dans ma manière de produire, de composer, de défendre mon projet. Je ne me suis jamais senti “moins que”, ni en dessous de quelqu’un et je ne me suis jamais dit qu’il fallait que je prouve plus parce que je suis une femme. Pour moi, c’était acté que je fais ce que j’ai à faire, sans me poser de questions, sauf qu’en réalité, les gens n’ont pas tous cette perception-là, et le retour que j’ai eu a été un peu difficile lorsque j’ai sorti mon premier EP.

J’avais fait le choix de ne pas me mettre en avant sur la pochette de mon EP. C’était une image faite par ordinateur, une création visuelle, non pas une photo de moi. Pour autant, je recevais quand même beaucoup des messages qui disaient : “Ah oui, t’es une femme ! Franchement, pour une femme, c’est trop cool ce que tu fais !”. Ça m’a vachement dérangé et énervé… Je ne compose pas avec mes boobs quoi !

Lorsque j’ai sorti mon deuxième EP, pour plein de raisons, j’ai eu envie de mettre mon visage en gros. Ce n’est pas une question de genre, c’est juste pour dire : “Je suis là ! Je suis ce que je suis.”

Maddy Street : Je dirais que les freins majeurs, c’est surtout la non compréhension ou représentation de ce que ça veut dire être non binaire et aussi l’enjeu d’être perçu·e comme une femme. On me traite comme une femme dans le monde de la musique parce que je suis perçue comme tel·le. Je suis accompagné·e notamment d’un musicien qui lui est un homme et par exemple pour des questions techniques des fois, au lieu de s’adresser à moi, on s’adresse à lui ou on m’ignore alors que je sais très bien me brancher et m’installer sur scène.

Il y a certaines micro-agressions comme ça qui ressortent, même si, globalement, j’ai quand même de la chance, je bosse avec beaucoup de gens, notamment dans mon entourage, qui sont quasi que des meufs ou des personnes queer, donc ça m’aide.

Alice et Moi : Je serai même pas par où commencer ! Mais j’en ai déjà parlé avec d’autres artistes femmes quand t’arrives en studio, souvent ce sont des hommes qui sont derrière les machines et ne t’écoutent pas vraiment alors qu’ils sont censés être à ton écoute. J’ai eu beaucoup de mal au début à m’imposer, à dire ce que je voulais. Il y a souvent ce côté qu’en tant que femme, on ne t’écoute pas, tu n’existes pas, tu es là pour être impressionnée, tu n’es pas là pour gérer.

C’est pareil sur les scènes de concert. Une fois, des techniciens m’ont dit : « Tu ne peux pas chanter plus fort ? » sur un ton très condescendant.

Je tiens à dire qu’il y a également des mecs biens ! J’ai travaillé avec un studio qui est génial ! C’est important de le dire ! D’autres mecs de mon équipe ont engueulé d’autres mecs en leur disant que c’est moi qui sait et pas eux. 

Lise : Est-ce que vous avez déjà eu droit à des remarques sexistes ? Est-ce que ça vous a découragé·es ?

Sierra : De mon côté, non. Je n’ai jamais eu de remarques méchantes du type : “Tu n’y arrives pas parce que t’es une fille”. Je sais que ce n’est pas le cas pour tout le monde, mais moi, je n’ai jamais eu de mauvaise expérience là-dessus, des endroits où je me dis : “Putain, ce club-là et cette soirée, c’est vraiment cringe”.
J’ai eu une remarque homophobe, par contre, il y a quelque temps. Je ne poste jamais rien de personnel d’habitude, sur les réseaux sociaux. Je pense que les gens me suivent pour ma musique, qu’ils sont peut-être contents de voir quelques trucs de ma vie de temps en temps, mais ce n’est pas mon but de m’étaler là-dessus. Pour la Pride, j’ai mis une photo de moi avec un drapeau LGBT, parce que ça me semblait important et il y a quelqu’un qui m’a envoyé un message disant qu’il était déçu de moi, parce que ma musique n’était pas faite pour défendre les droits LGBT.

Maddy Street : J’en ai eu pas mal… Une des plus marquantes est quand je faisais une petite date dans un bar. Je donnais mes réseaux sociaux à la fin du concert au micro et le mec a sorti : « Et sur Pornhub , on peut te trouver aussi ? » et j’ai répondu «  Si la musique, ça marche pas, peut être dans quelques années ! » Ca m’a clairement soulé ! Ces remarques ne m’ont pas découragé·e mais cela peut être un frein à certains moments.

Alice et moi : Oui, forcément ! Mais je ne sais pas si ça m’a découragé, ça m’a écœuré un peu parfois. Ça ne m’a pas découragée de continuer mon métier, je me suis juste dit que ça allait être plus dur que ce que j’imaginais, parce qu’en fait, il y a un nouvel obstacle, en plus de tous les obstacles qu’on a déjà quand on veut se lancer dans la musique.

Au début, c’était assez difficile. Et, autant, je suis à l’aise avec ma sensualité, autant, des fois, des mecs ne me parlent que de ça et jamais du thème de mes chansons. Pourtant, j’écris sur plusieurs sujets, j’ai plein de choses à raconter (rire). C’est très réducteur.

J’ai entendu des remarques pendant des interviews du genre : “ Ah, mais c’est elle Alice et Moi ? Je pensais qu’elle était plus belle que ça ! ”. On a beaucoup critiqué mon physique, mes cheveux pas assez bien coiffés, ma tenue pas assez féminine. J’ai décidé de m’en foutre, et je ne changerai pas pour plaire au regard masculin. On ne dirait pas trop ça à un homme d’ailleurs ! On dirait : “Oh, je n’aime pas trop sa musique” ou “Il est con”, mais on ne juge pas son physique en premier.

Je fais de la musique, je ne suis pas mannequin. Et même une mannequin ne mériterait pas de s’en prendre plein la gueule, mais c’est pour dire qu’on se trompe de combat. Critiquez ma musique, mais ne me dites pas que je ne suis pas assez jolie pour faire de la musique !

 « Je dirais que les freins majeurs, c’est surtout la non compréhension ou représentation de ce que ça veut dire être non binaire et aussi l’enjeu d’être perçu·e comme une femme.  »

Maddy Street

Lise : Et de votre expérience, quels seraient les tips ou bons plans que vous donneriez pour s’imposer face à des hommes ?

Sierra : Ce n’est pas uniquement face à des hommes, j’ai envie de dire qu’il faut s’imposer tout court. Homme ou femme, ça n’a pas d’importance, il y a des femmes qui peuvent être écrasantes, des femmes qui peuvent prendre toute la place… Je pense que si on arrive à s’imposer et à savoir se défendre en général, on arrive à le faire avec tout le monde.

Après mes premiers lives, c’est arrivé que certains mecs viennent me dire : “Je pense que tu devrais peut-être faire ça comme ça, etc”. Je ne réponds même pas, ça ne m’intéresse pas, c’est moi qui suis sur scène, je sais ce que j’ai à faire et je sais à qui je m’adresse.

Maddy Street : C’est une bonne question ! Je pense que ça dépend énormément de ta personnalité. Le mieux est de les ignorer et d’être bien entouré·e.

Alice et moi : Pour moi, il y en a un qui marche très bien, c’est “Fake it until you make it”. Mais ce n’est pas seulement face à des hommes, ça fonctionne pour tout dans la vie. C’est aussi parce que je suis très sensible et que j’avais parfois pour habitude d’arriver et de montrer toute de suite ma vulnérabilité, le cœur sur la main, etc. J’ai arrêté ça. Malgré tout, ça reste un exercice difficile, de se sentir légitime de “faire la boss” quand j’arrive quelque part. Mais, maintenant, je le fais quand même ! Je sais que je vais arriver à tel endroit en étant conditionnée pour être sûre de moi, pour expliquer que c’est comme ça et pas autrement.

Lise : Est-ce que vous faites partie de groupes de femmes, ou est-ce que vous êtes entourées de groupes de femmes dans la vie ?

Sierra : Alors, j’en suis énormément sur Instagram, des pages comme Balance ta scène ou des pages féministes comme celle d’Andréa Bescond. Je ne suis pas dans des groupes, je ne suis pas militante ni activiste là-dedans, mais en tout cas, je suis à l’écoute de tout ce qui se passe. Je suis hyper vigilante concernant les groupes, les salles ou les personnes qui peuvent être dénoncées par des femmes et/ou qui sont à éviter. Il y en a beaucoup. Je suis au courant d’histoires qui ne sont même pas sorties et de pas mal de situations en backstage. J’essaie de partager des informations aussi et je suis en ultra vigilance sur les violences sexuelles dans tous les milieux, mais surtout dans celui de la musique.
Ce sont des choses qui ne sont pas assez dénoncées, selon moi, même après me too. Je sais très bien qu’il y a des artistes qui jouent, qui sont même à des postes importants et qui ont été suspectés dans des affaires et autres. Je trouve ça tellement incroyable…

Je ne suis pas engagée publiquement, mais je reste en alerte et on en parle beaucoup avec mes potes. Je trouve que, déjà, le fait d’en parler, c’est une première étape. On n’a pas tous le pouvoir de faire des choses, mais en parler, c’est important.

Maddy Street : Je fais partie du Biches Club et sinon j’ai fondé Rainbow Rushes qui est un collectif/une boîte de production audiovisuelle queer. J’ai fait 2/3 clips en 2023.

Alice et moi : J’ai beaucoup d’amies artistes féminines ; Nella, Leslie Medina, Naomie Green, pour en citer quelques-unes. On s’échange des conseils, on parle de tout, mais je ne suis pas dans une association ou groupe particulier, non. Ça pourrait être une bonne idée. (rire)

Sinon, je t’en ai un peu parlé tout à l’heure déjà, mais j’adore écrire des chansons pour des femmes. Je le fais souvent. J’ai notamment écrit Premier amour pour une jeune fille qui s’appelle Nour, c’est sa première chanson et elle a été récompensée disque d’or. Elle m’en a envoyé un exemplaire avec écrit dessus : “Autrice/Compositrice : Alice et Moi”. Ça m’a permis de pouvoir le montrer à ma famille et aux femmes de ma famille, de leur dire “Regardez, c’est un vrai métier, je suis une femme auteure-compositeure”. C’est une belle reconnaissance.

 « Je fais de la musique, je ne suis pas mannequin. Et même une mannequin ne mériterait pas de s’en prendre plein la gueule, mais c’est pour dire qu’on se trompe de combat. Critiquez ma musique, mais ne me dites pas que je ne suis pas assez jolie pour faire de la musique !  »

Alice et Moi

Lise : Quels sont vos projets pour la suite ?

Sierra : J’ai sorti mon premier album il y a peu, donc il y a encore un peu de travail sur la promo. J’ai une tournée en cours, je reviens de deux semaines aux États-Unis. J’ai chanté pour un festival qui se déroulait sur trois dates : Chicago, Los Angeles et New-york, et entre ces dates, on a joué dans des petites salles et dans des petits clubs. Là, ce soir, c’est ma première date de tournée européenne. J’enchaîne ensuite sur une dizaine de dates, étalées jusqu’à la fin de l’année, donc je vais pouvoir défendre l’album sur scène et communiquer dessus.

Maddy Street : J’ai sorti récemment le titre Big Dreams ! J’ai tourné le clip chez mes parents dans la campagne paumée en Normandie ! (rire) Je vais sortir un nouveau single en début d’année.

Alice et moi : Mon album est sorti le 3 novembre 2023. Je vais jouer à la cigale le 8 mars 2024 et partir en tournée, ça va être trop bien ! D’autres dates à prévoir, je vous les annoncerai bientôt ! (rire)

Ecrit par Thibaut Ebert

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